Une terre où germe la confiance

Site maraîcher expérimental Grâce au jardin, Tremblay-les-Villages (28)
Jean-Marie Lioult
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À Tremblay-les-Villages (28), le site maraîcher expérimental Grâce au jardin accueille des jeunes d’établissements scolaires et médicaux-sociaux pour un stage ou des journées d’initiation à visée d’insertion professionnelle. Ils y découvrent le goût du travail de la terre et parfois un peu d’eux-mêmes.

Dans l’une des serres du grand terrain de l’association Grâce au Jardin situé près de Dreux (28), Nathan, 16 ans, en 1re année de CAPA Productions Horticoles au lycée Apprentis d’Auteuil Notre-Dame, à Saint-Maurice – Saint-Germain (28), observe avec bonheur le développement des haricots qu’il a plantés il y a quelques mois.
L’adolescent, en situation de handicap, débute en cette fin mai son deuxième stage dans ce jardin expérimental (cf. encadré), lancé en 2021 à Tremblay-les-Villages (28).
Lorsqu’ il l’a fondé, le père Jean-Marie Lioult, ancien curé de Dreux (28), a voulu en faire un lieu où l’on prenne soin du vivant au sens large : la terre y est cultivée sans intrant, le site accueille des jeunes en difficulté et l’association aimerait développer l’insertion.

Jouer de la grelinette

Dans le préfabriqué qui fait pour l’instant office de bureau, Jean-Marie Lioult liste les missions de la semaine avec Caroline et Arnaud, les deux salariés de l’association. Au programme : désherbage des serres, cueillette de cinq kilos de fraises pour un hôtel-restaurant étoilé de Chartres et récolte de l’ail et des oignons. En plus de cultiver un jardin maraîcher dont les fruits et légumes sont vendus par le biais de paniers à des particuliers mais aussi à des restaurants, l’association Grâce au Jardin a planté un verger circulaire et une forêt comestible, où tous les arbustes et arbres produisent fruits, racines, baies, feuilles pouvant être mangés.
Sous le regard attentif de Caroline, Nathan arrache les mauvaises herbes qui ont proliféré sous la serre des tomates. Il y a du boulot : ici la terre garde les stigmates d’une culture intensive de colza. Très tassée, il faut jouer de la « grelinette et du croc », pour la rendre moins compacte et l’émietter. Mais une fois cela accompli, « elle est idéale pour cultiver car elle a une composition limono-argileuse », estime Caroline, tout en lançant à Nathan : « Essaie de bien garder une ligne droite quand tu plantes ! » L’ancienne ingénieure en hydrogéologie s’investit dans ce rôle qu’elle ne pensait pas au départ taillé pour elle. « Je ne suis pas très sûre de moi et j’avais un peu d’appréhension au début mais finalement j’y prends goût, cette transmission me plaît. »
D’autant plus que l’association a noué de nombreux liens avec des établissements scolaires du département – Notre-Dame, à Saint-Maurice-Saint-Germain, mais aussi le lycée agricole de Nermont, à Châteaudun, et un Itep (Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique) à Senonches, dont les jeunes qui présentent des troubles du comportement viennent tous les mardis matins – et un institut de jeunes souffrant de déficits visuels, accueillis une fois par mois. « Avec eux, j’essaie de travailler beaucoup sur les sens, je leur fais entendre les grenouilles, sentir les herbes aromatiques, goûter certains légumes ou plantes… », explique-t-elle. Grâce au Jardin peut compter en outre sur l’engagement de deux jeunes en service civique et voudrait développer l’accueil de chefs scouts. L’idée serait de les initier au maraîchage sur sol vivant pour leur montrer comment, en plantant intelligemment, on contribue à restaurer une biodiversité et à sauver la planète ! Les jeunes sont réceptifs à ces sessions en plein air, les mains dans la terre. Sortis de leur environnement habituel, et souvent peu à l’aise avec les savoirs académiques, ils renouent ici avec quelque chose de concret. « Nathan a du mal à se concentrer plus de vingt minutes d’affilée, et je trouve qu’il a ici un contact particulier avec le végétal. Il y a quelques jours, il a apporté à la classe des semis d’œillets d’Inde qu’il avait faits lui-même », note sa professeure d’horticulture, Anne-Sophie Boulay, qui a trouvé dans l’équipe de Grâce au Jardin le même regard empathique que celui d’Apprentis d’Auteuil, ce qui facilite l’échange sur le suivi des élèves.


« Toucher la terre me calme »

Pour Stéphane, en 2e année de CAPA Productions Horticoles dans le même lycée que Nathan, le contact avec la terre agit comme un sas de décompression. « Dès que je touche la terre, ça me calme », concède le jeune homme déjà venu à Grâce au Jardin il y a trois ans pour planter les premières haies du projet. En plein arrachage des oignons, son amie, Oriana, dans la même classe que lui, confirme : « Il est complètement différent quand on est ici. C’est quelqu’un de très stressé, qui se ronge toujours les ongles quand on est à l’internat. »
Au fil des années et saisons, le jardin prend forme et les jeunes se transforment. Comme Léane, qui rêve désormais de rejoindre une ferme de maraîchage sur sol vivant sur ce modèle au Canada. « Je trouve super ce lieu et la diversité des gens qu’on y croise et cela a confirmé mon envie de ne pas travailler sous serre ou dans les fleurs d’ornementation mais bien dehors, en cultivant sans pesticides. »
Tous n’ont pas le même enthousiasme. Louane, par exemple, qui avait envisagé la filière fleuriste, a décidé finalement de se réorienter l’année prochaine dans la vente. « Le travail est trop dur », estime-t-elle. Mais elle reconnaît volontiers que ces journées « au vert » la sortent du quotidien de l’internat. Son enseignante, Anne-Sophie Boulay, tient à ces parenthèses à Grâce au Jardin, convaincue de l’avenir du maraîchage sur sol vivant et de l’intérêt pour les élèves de se confronter à la récolte de gros volumes. « En venant ici avec eux, je leur donne une ouverture sur d’autres métiers et d’autres façons de travailler avec la nature… »