Quand virtuel rime avec mutuel

Lycée Sainte-Ursule, Tours (37)
Cécile Cathelin, enseignante de lettres
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Cécile Cathelin, enseignante de lettres au lycée tourangeau Sainte-Ursule, a développé une plateforme de podcasts éducatifs, Clapotee, qu’elle met au service d’une pédagogie active et coopérative. VIRGINIE LERAY

Peut-on être prof de lettres et geek ? Pas d’incompatibilité majeure, selon Cécile Cathelin, à condition que « l’outil serve la pédagogie et les valeurs de coopération et de partage ! » Ce sont ces principes qui ont incité cette enseignante de lettres en lycée, déjà adepte de l’enseignement mutuel, à « inverser » sa classe voilà une dizaine d’années. Cette révolution s’est accompagnée d’un recours accru au numérique pédagogique, toujours au service des interactions avec et entre les élèves. Aujourd’hui, sa plateforme de podcasts éducatifs lancée en janvier 2020, Clapotee1, propose plus de 200 émissions, soit trente heures d’enregistrement, avec pour certaines d’entre elles des records d’audience à plus de 100 000 écoutes ! Malgré ce succès, sans doute dopé par le confinement, ce sont ses cours en présentiel, transformés en profondeur, qui témoignent le mieux du potentiel innovant d’une formule expérimentée de longue date.

« Mission Rabelais »

Illustration en cette fin du mois de septembre : une classe de 1re prend place dans la salle qui lui est dédiée, au 3e étage du lycée Sainte-Ursule, à Tours (37). Un tableau numérique y trône tandis que des frises chronologiques et cartes mentales des courants littéraires ainsi que des citations d’auteurs – et d’élèves –, tapissent les trois autres murs… Les tables sont disposées en îlots où les élèves s’installent par binômes ou quatuors, avec chacun un rôle bien défi ni : rédacteur, correcteur, préposé aux recherches en ligne. Ils sortent les documents autorisés – livre, manuel, cours… et tablette, donc podcast – pour leur « mission Rabelais » d’une heure : huit questions portant sur Gargantua, au programme du bac français, dont deux, attribuées par l’enseignante selon le profil des groupes, sont à traiter plus à fond. Et pour que le niveau sonore reste acceptable, un rituel d’autodiscipline a été institué. Désignée chef d’orchestre de la séance, Amandine règle le volume avec une citation de son choix, que les trente-six élèves répètent, de plus en plus bas, jusqu’à la murmurer. Une fois le chronomètre lancé, Cécile Cathelin débute sa tournée des tablées. Elle apprécie ces moments où elle n’est plus « face à une classe mais à côté de groupes d’élèves qui entrent de manière active dans les textes et découvrent la force de l’intelligence collective ». En ce début d’année, elle doit encore les inciter à avoir le réflexe d’aller écouter des podcasts : « Clapotee, c’est un nom qui évoque des gouttes de savoir à écouter ici, pendant un trajet ou le soir avant de s’endormir… » Mais attention, il ne s’agit surtout pas de contenus prémâchés : « Ces podcasts aident les élèves à s’approprier les connaissances, les restituer, les synthétiser et les mettre en lien. » D’ailleurs, les « gouttes de savoir » durent une quinzaine de minutes en moyenne. Et rien que sur Rabelais, Clapotee compte dix capsules, réparties dans quatre sections – « Personnages », « Contexte historique », « Approche thématique » et « Courants littéraires ». « Stimuler l’envie d’apprendre ne veut pas dire sacrifier à l’exigence ! Chaque capsule est accompagnée d’infographies pour combiner mémoire auditive et visuelle et requiert environ quatre heures de réalisation », détaille l’enseignante, qui milite pour que « la différenciation pédagogique tienne aussi compte des élèves qui ont besoin d’être davantage nourris que les autres ».

© V. LERAY

Un book numérique pour le sup

Jean, un de ses anciens élèves aujourd’hui en Tle, se souvient : « Au début, on ne sait pas trop quoi faire de ces objets audios non identifiés. On y vient progressivement… pour finalement ne plus pouvoir s’en passer. Ils sont très riches, dans un format attrayant qui stimule aussi notre oralité. » Parmi les fans de Clapotee, Éloi, en Tle lui aussi, est devenu un contributeur régulier. Il réalise des capsules sur le programme d’histoire de 1re et, cette année, des « clapotymos » sur l’étymologie, qui permettent au futur candidat au concours de l’École des Chartes de « se prévaloir d’un impressionnant book numérique pour le sup ! », salue Cécile Cathelin. Elle souhaiterait que ses lycéens aient, comme en filière pro, un chef-d’oeuvre à réaliser et participent ainsi davantage à Clapotee : « Tous mes élèves de 2de s’essaient à l’exercice en enregistrant des résumés incitatifs sur leurs lectures coups de cœur, mais seuls quelques 1res donnent des témoignages et des conseils méthodologiques sur les épreuves du bac français via la plateforme. » Pour Noémie et Justine, qui ont brillamment réussi leur bac de français l’an dernier, « cette masse de contenus ré-écoutables à volonté » a surtout contribué à « alléger la pression », tout comme les t ra-vaux collaboratifs réguliers : « On y a découvert de nouvelles idées et on s’est entraînées à mieux exposer les nôtres… Cela nous a fait prendre conscience de nos forces et faiblesses et nous a appris à nous entraider, en se répartissant notamment le fichage des podcasts pour le bac. »

Gagner du temps pour échanger

« Je prépare parfois des cours plus conventionnels à partir de padlets, sur lesquels les élèves rendent compte au préalable de leur compréhension de l’œuvre ou de la notion travaillée, explique Cécile Cathelin. Cela me permet de m’ajuster à leurs besoins. Même pour ces temps plus transmissifs, je ne peux me passer d’un support PowerPoint qui affiche les notions clés, les mots compliqués ou les noms propres. En n’écrivant pas au tableau, je gagne du temps au profit d’échanges avec le groupe ou d’approfondissements ciblés. » Si elle s’étonne que son engouement ne soit pas plus partagé par ses collègues, elle mesure avec satisfaction le chemin parcouru, que retrace Alain Cerruti, le chef d’établissement de Sainte-Ursule : « Avant, les élèves n’avaient pas accès au réseau informatique mais, depuis 2019, nous avons installé la fi bre et équipé les jeunes en tablettes. Pour essaimer les bonnes pratiques numériques, il faut maintenant rejoindre chacun là où il en est dans ses usages. Nous organisons pour cela deux à trois jours par an de formation en interne et une journée d’échanges de pratiques entre pairs. » En cette rentrée 2021, Cécile Cathelin espère aussi que l’harmonisation des critères de notation engagée avec ses collègues de lettres, dans le cadre de la construction du projet d’évaluation de l’établissement, amènera d’autres collaborations. En attendant, un enseignant d’histoire tourangeau du public et Stéphane Marcireau, professeur de philosophie au lycée Saint-Jacques-de- Compostelle, à Poitiers, viennent étoffer les contenus de Clapotee, qui compte déjà des podcasts d’espagnol et de mathématiques.

1. www.podcastics.com/podcast/clapotee