Bien parler pour mieux dire

Collège Notre-Dame-de-la-Major, Marseille (13)
Serge Da Cunha, chef d'établissement
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Issus d’un quartier populaire, les 6es du collège Notre-Dame-de-la-Major,  à Marseille, bénéficient d’un accompagnement de l’association Eloquentia pour travailler leur aisance à l’oral. Des séances ludiques, mais pas si faciles, qui les bousculent mais révèlent des compétences insoupçonnées, faisant changer le regard des professeurs et des parents sur eux.

« Je suis en train de m’exprimer, est-ce que vous m’entendez ? », chuchote un collégien de 6e devant ses pairs, avant de répéter sa phrase d’une voix plus forte, puis de la crier. « Fais vibrer la pièce », l’encourage Awen Le Goff, l’animateur qui entraîne les élèves à travailler sur leurs niveaux de voix dans le cadre d’un atelier d’expression orale. Cette séance s’inscrit dans un projet mené par le collège Notre-Dame de-la-Major, à Marseille, qui a fait appel à l’association Eloquentia pour booster les compétences orales des jeunes.
« Nos élèves vivent dans le quartier du Panier et viennent pour la plupart de familles assez modestes, commente Serge Da Cunha, le chef d’établissement. Les épreuves orales, notamment celles du brevet, sont difficiles pour eux. On voulait travailler l’aisance à l’oral et ça nous a semblé un projet qui aide aussi à structurer sa pensée. »
Financés par la plateforme Adage, application de ressources et de projets sur l’éducation artistique et culturelle, six ateliers de deux heures (plus une heure de restitution) permettent d’apprendre aux 6es de deux classes à devenir de bons orateurs. Chaque atelier, en demi-groupes encadrés par un animateur, décline des exercices portant sur la respiration, la voix, les bonnes postures du corps…

Mimer une émotion

Dans la classe, Awen Le Goff propose maintenant une partie de volley-ball imaginaire, où la balle virtuelle est un son que l’on expulse vers l’équipe adverse, séparée par une rangée de chaises. Certains élèves sont excités et en rajoutent, d’autres, gênés, restent en retrait, mais chacun trouve sa propre manière de s’exprimer, dans un brouhaha jovial. L’exercice suivant consiste à mimer une émotion en s’asseyant successivement sur quatre chaises représentant la peur, la colère, la joie et la tristesse.
Devant les autres, tous passent, sous la houlette bienveillante de l’animateur et les commentaires du groupe, avant de revenir sur les ressentis et de mieux percevoir ce qui a été travaillé : le niveau de la voix, l’intention, la posture… « Je me suis senti bête, c’était bizarre », avoue un garçon, pourtant parmi les premiers à vouloir passer. « C’est pas des émotions que j’ai l’habitude d’avoir », confesse un autre qui a « séché » sur la tristesse. « Il faut s’autoriser à se lâcher pour prendre confiance en soi, explique l’animateur. Pour les plus introvertis, c’est rassurant. Ce n’est pas forcément celui qui veut tout le temps parler qui est le plus à l’aise. Souvent les plus timides sont les meilleurs car ils ont plus de justesse. »
Le projet pédagogique ne s’appuie pas seulement sur le travail du corps. Laure Miège, enseignante en histoire-géographie et référente Unesco du collège, a commencé le projet l’année dernière avec des 4es : « C’est fertile pour nos élèves. Ils prennent de l’assurance en public, sont mieux préparés à l’oral, notamment en perspective du brevet. C’est un projet pédagogique très transversal, entre l’histoire-géographie et le français, bien sûr, mais aussi l’EMC, l’anglais… Nous avons monté un partenariat avec le musée voisin de la Vieille charité, un lieu chargé d’histoire car c’est un ancien hôpital pour lépreux. Ils découvrent aussi les richesses du quartier. »
Justement, ce matin-là, pendant qu’une moitié de la classe a exercé sa voix, l’autre demi-groupe s’est rendu au musée pour choisir une œuvre à défendre dans un discours personnel.


« Slam et sketches »

« Ils le font en poésie, en rap, en slam, en sketches, poursuit l’enseignante. Mais c’est surtout un travail collectif de recherche. La cohésion de groupe en est renforcée, car ils s’écoutent et collaborent. »
Mais avant de préparer le discours, il faut connaître toutes les ficelles de l’art oratoire. L’après-midi, Madalena Guerra, une autre animatrice d’Eloquentia, invite les élèves à raconter, par groupe de trois, une anecdote personnelle dont leurs auditeurs doivent déterminer si elle est vraie ou fausse. Certains démasquent les menteurs, d’autres sont bernés, l’ambiance est survoltée… L’animatrice les amène à analyser la crédibilité  d’un discours, les procédés pour gagner la confiance d’un auditoire… Chacun accepte les remarques, conseils et critiques des autres, dans un échange excité, entre fous rires, cris et parfois honte.
« Ils sont très motivés, s’enthousiasme Madalena Guerra. C’est bien de le faire tôt, en 6e, où ils sont encore dans l’enfance et plutôt bienveillants entre eux. » Ce que confirme Laure Miège, pour qui « la disparité de maturité et de corps existe plus en 4e et peut parfois complexer certains élèves. Ces ateliers visent à les mettre en confiance, à gérer les tics de langage, éviter la lecture sur feuille. La difficulté, c’est de surpasser la timidité. Une fois le déclic opéré, c’est génial, ça révèle des talents insoupçonnés. Les plus discrets peuvent s’avérer des orateurs incroyables ».

Un coaching précis

Sous forme ludique et par un coaching technique précis, les élèves gagnent sans s’en apercevoir de nombreuses compétences : s’écouter, s’accepter les uns les autres, dépasser la gêne, prendre sa voix et sa place, s’affirmer à travers l’expression scénique, construire un discours… « On les fait sortir de leur coquille. Certains se révèlent à l’écriture, d’autre sur la scène », note Madalena Guerra.
Lors de la restitution du 17 décembre dernier, devant leurs familles, les 6es sont passés un par un pour défendre leur œuvre, certains souriants, d’autres émus, mais tous concentrés. Un moment émouvant où le discours finit par balayer les appréhensions. Mieux que le théâtre, où l’on se cache derrière un rôle et un texte, ici, tout est à inventer et tout est à soi. « Leurs professeurs les découvrent sous un autre angle, se réjouit Laure Miège. Et c’est souvent une révélation pour les parents, qui sont parfois très surpris de leurs capacités. »
Pour l’année prochaine, l’équipe réfléchit à tester une intervention différente, peut-être une formule étirée sur l’année, en impliquant encore plus de professeurs. « Les jeunes augmentent leur confiance en eux et ont un meilleur rapport avec les adultes. Le climat scolaire y gagne beaucoup et ils progressent tous », fait remarquer Serge Da Cunha. « J’ai du plaisir à mettre de tels projets en place, résume Laure Miège, car ils ont beaucoup de sens et c’est tellement puissant de voir les élèves s’illuminer. »